Froideur morale et chaleur du coeur.

(titre donné par l'auteur de ce Site Web)

 

Conférence donnée par Rudolf Steiner le 11 novembre 1923  à Dornach en Suisse

Elle est extraite de "L'homme dans ses rapports avec les Animaux et les Esprits des éléments" (GA 230) paru aux Editions Triades.

Pour vous procurer cet ouvrage dans son entièreté, vous pouvez consulter le Site :   http://users.belgacom.net/idcch 

 

Lorsqu'on a compris que, dans l'organisme humain, les éléments naturels subissent des transformations radicales, et s'élèvent, par exemple, de l'état minéral à l'état d'éther de chaleur, on finit par saisir aussi comment toute la vie du corps et des organes se rattache au monde spirituel. Tant que l'on s'en tient aux données des manuels d'anatomie et de physiologie, on croit que l'homme est un complexe solide, recevant ses constituants de la nature extérieure, et les conservant presque inchangés. On se heurte alors à l'impossibilité absolue de relier l'homme naturel à l'homme psychique, à l'homme moral.

Il est, par exemple, impossible de trouver une relation entre le système osseux, le système musculaire, considérés comme corps solides, et l'ordonnance morale de l'univers. On se dira: d'un côté, il y a la nature, de l'autre, un monde totalement étranger à la nature. Mais nous avons montré dans les conférences précédentes qu'il existe dans l'être humain des modalités de substances infiniment variées, passant elles-mêmes à des états plus subtils. Et nous avons vu qu'à ces niveaux supérieurs la substance peut parfaitement entrer en relation avec les forces spirituelles, c'est-à-dire avec les impulsions morales qui constituent la trame de l'ordre universel.

C'est de ces considérations qu'il faut partir, pour s'élever jusqu'à la connaissance des relations spirituelles qui existent entre l'homme et les hautes Hiérarchies. Dans les conférences qui précèdent, nous avons pris notre point de départ dans le monde naturel. Aujourd'hui, nous le prendrons dans les relations morales et spirituelles qui unissent les êtres humains les uns aux autres.

Parler de réalités morales, spirituelles, dans notre civilisation moderne, c'est déjà évoquer des idées désuètes, conventionnelles. Car le sentiment primitif et élémentaire d'une réalité morale, présente dans l'être humain, s'est progressivement estompé dans les âmes. Notre civilisation moderne, toute l'éducation que nous recevons, nous incitent à demander sans cesse: " Quel est l'usage, quelles sont les convenances, quelle est la règle, la loi ? etc... " On se préoccupe peu des impulsions qui émanent réellement de l'homme, qui sont enracinées dans son âme en ce point mystérieux qu'on dénomme d'un terme vague: " conscience ". Se proposer à soi-même une direction, un but, on en est généralement incapable. C'est pourquoi la notion d'une moralité interne, du spirituel, s'est affaiblie de plus en plus, faisant place à la tradition et à la convention.

Les anciennes conceptions philosophiques, en particulier celles qui reposaient sur la clairvoyance instinctive, faisaient surgir tout naturellement de l'âme humaine les impulsions directrices de chaque époque. Ces impulsions, elles existent encore de nos jours. Mais elles ont revêtu un aspect de convention.

Il faut bien s'en rendre compte, la morale est presque entièrement devenue traditionnelle. Bien entendu, ceci n'est pas une attaque contres les traditions. Mais réfléchissez un peu! Quel est l'âge des Dix commandements ? On les enseigne encore, comme un reliquat des époques reculées de l'histoire. Est-on en droit de dire qu'obéir à ces Dix commandements est tout aussi naturel à l'homme en notre temps qu'au temps de Moïse, et qu'ils jaillissent de sa nature intime avec la même force élémentaire ? Qu'est-ce qui jaillit, de nos jours, spontanément, de l'homme, en fait d'impulsion morale et spirituelle unissant les membres des sociétés humaines ? Où sont les liens qui relient un individu à un autre, où sont les sources de la morale et de la spiritualité ?

La véritable source de la morale et de la spiritualité dans l'humanité moderne, c'est la compréhension humaine, la compréhension de l'homme par l'homme, et l'amour mutuel basé sur cette compréhension. Si loin que nous allions dans notre recherche des impulsions sociales, morales et spirituelles, nous ne les trouverons vraiment présentes et vraiment efficaces que là où elles procèdent de la compréhension réciproque, de l'amour mutuel. Ce sont là leurs ressorts. Et, à voir le fond des choses, l'homme vivant parmi d'autres hommes, en tant qu'être spirituel, n'est soutenu dans la vie sociale que par la compréhension et l'amour de ses semblables.

A présent, vous pouvez poser une question qui est rarement jetée sur le tapis, quoiqu'elle se présente à l'esprit de chacun.

Si l'amour entre les créatures humaines et la compréhension mutuelle sont à la base de la vie sociale, comment se fait-il que nos sociétés actuelles soient le théâtre de tant de haines et d'incompréhensions ? C'est là une question qui, de tous temps, et dans tous les groupements humains, préoccupa grandement les initiés. La science initiatique a toujours considéré ce problème comme le plus grave qui soit. Mais elle avait, à son origine, des méthodes qui lui permettaient de le résoudre. Aujourd'hui, à la vue des institutions habituelles et de la science courante, on se dit: " L'âme créée par les dieux est prédisposée à l'amour et à la compréhension. D'où vient que ces principes jouent en sens contraire dans nos organisations sociales ? Quelle est la cause de cette hostilité générale et de cette incompréhension qui fleurissent partout entre les hommes ? ". Cette cause, nous ne la trouvons pas dans le domaine de l'âme et de l'esprit. Il est donc naturel que, pour la trouver, nous nous tournions vers le domaine physique et corporel.

Quelle réponse nous fournit la science ? Elle nous enseigne que l'homme physique est un assemblage de sang, de nerfs, de muscles et d'os. Certes, tant qu'on observe un os avec les yeux du savant matérialiste, on n'en viendra jamais à se dire: Ici réside le tentateur qui conduit l'être humain à haïr... Et l'on aura beau examiner à la loupe une goutte de sang, on n'y découvrira pas le principe tentateur qui mène les êtres humains à se nuire les uns aux autres. Autrefois, il en allait autrement- La science initiatique basée sur la clairvoyance instinctive apercevait dans l'homme corporel la contre-partie de l'homme spirituel. Lorsqu'on parle aujourd'hui de l'homme spirituel, on a en vue un assemblage de pensées abstraites ; ces pensées abstraites, on croit que c'est le spirituel! Et lorsqu'elles s'évaporent en fumée, il ne reste plus que les mots. On parvient à rendre les concepts de plus en plus insaisissables, jusqu'à ce que l'esprit s'évanouisse en de pures abstractions.

Mais autrefois, l'esprit ne passait pas ainsi par le domaine stérile des abstractions. La science initiatique " voyait " l'esprit dans sa réalité vivante. Et du même coup, elle voyait dans sa réalité vivante l'être physique de l'homme : nerfs, muscles, sang, os. Elle voyait l'esprit sous des formes imagées, qui pouvaient parler, résonner, se faire entendre. Elle voyait la vie de l'esprit. Et par là-même elle pouvait voir aussi la vie spirituelle du physique, des os, du sang. Le squelette n'était pas cette simple construction matérielle que nous présente la science de nos jours.

Actuellement, le squelette est décrit par les anatomistes comme le résultat des calculs ingénieux d'un quelconque architecte. Mais: il n'est pas cela. Il est, comme nous l'avons vu, le produit du règne minéral élevé jusqu'au stade de l'éther de chaleur, pour que les hautes Hiérarchies spirituelles puissent y faire descendre leurs forces, et engendrer la forme propre des os.

Celui qui contemple le squelette humain sous son véritable aspect peut y lire la révélation de son origine spirituelle. Tandis que celui qui étudie le squelette par les procédés scientifiques courants fait penser à une personne à qui l'on donnerait un feuillet imprimé, et qui se mettrait à décrire minutieusement tous les caractères d'imprimerie sans les relier les uns aux autres. Elle ne verrait que la forme, elle ne découvrirait pas le sens. C'est à peu près ainsi que l'anatomiste étudie le squelette. Il ne se doute pas le moins du monde de ce qui y est inscrit. Il ignore que la forme des os humains indique clairement leur origine spirituelle.

Il en est ainsi de tout ce qui se rapporte aux lois naturelles et aux forces éthériques. Tout y est écriture indicatrice du monde spirituel. On ne comprend les choses de la nature que lorsqu'on déchiffre cette écriture secrète.

Mais alors, au moment où l'on franchit le seuil des mondes spirituels, on commence à entrevoir une chose qui fait partie du monde naturel, et dont les initiés (c'est-à-dire, ceux qui l'étaient vraiment! ) ont parlé de tous temps. Cette chose est pénible à apprendre, elle inspire de la peur, elle est difficile à supporter tout d'abord. Les hommes, en général, désirent être agréablement impressionnés par les révélations vers lesquelles ils ont tendu leurs efforts. Mais il est inévitable que pour connaître les mondes spirituels on doive tout d'abord braver certaines frayeurs. En ce qui concerne la forme humaine, telle qu'elle se présente anatomiquement à nos yeux, nous nous apercevons qu'elle est constituée de deux éléments spirituels qu'on peut dénommer: " le froid moral et la haine ".

Il est profondément vrai que notre âme est mue par une tendance à l'amour, une chaleur morale qui engendre la compréhension mutuelle. Mais au tréfonds de la structure solide de notre organisme, réside le froid moral. C'est cette force de froid moral qui, du fond des mondes spirituels, est venue donner à notre organisme une certaine cohésion. Quant à l'impulsion de la haine, c'est elle qui, du fond des mondes spirituels, actionne la circulation de notre sang. Notre âme peut être extrêmement aimante, elle peut être assoiffée d'amour humain, de compréhension humaine. Cela n'empêche qu'en notre subconscient, là où l'âme déverse ses forces et ses pulsations dans le corps, le f r o i d règne en maître. (Je parlerai, dans ce qui suit, de f r o i d . J'entends par là le froid moral. Mais sous les actions et réactions de l'éther de chaleur, il peut parfaitement se transformer en froid physique).

Ainsi, tout au fond de nous, dans le subconscient, règnent le froid et la haine. Et l'homme n'apporte que trop souvent jusqu'à la vie consciente ce qui sommeille ainsi aux confins du corporel, de sorte que son âme est fréquemment tentée de méconnaître les besoins de ses semblables. Cette incompréhension résulte de la haine et du froid moral. L'individu doit donc s'efforcer d'éduquer le plus possible son âme, dans le sens de la chaleur morale et de l'amour; de telle sorte que ces dernières forces triomphent du froid et de la haine qui montent de son corps.

On ne saurait nier, – ce c’est absolument évident au regard de l'esprit, – ce qu'avec notre époque moderne et notre civilisation, telle qu'elle a débuté avec le xvème siècle, c'est-à-dire matérialiste d'une part, intellectualiste de l'autre, les manifestations de la haine et de l'incompréhension mutuelle se sont multipliées. C'est encore bien plus vrai qu'on ne le croit couramment. Car ce n'est qu'en franchissant les portes de la mort qu'on s'en rend compte. On voit alors combien de haine et d'incompréhension habitent l'âme humaine. A ce moment, l'âme se libère du corps et l'abandonne: le froid moral et la haine qui y résidaient apparaissent librement, comme de pures forces naturelles, car c'est ce qu'elles sont en réalité.

Observons un cadavre. Contemplons, avec les yeux de l'esprit, le cadavre éthérique. Ce qui s'offre, à ce moment, à notre regard, ne suscite aucun jugement moral: pas plus qu'une plante ou une pierre. L'élément moral qui habitait ce corps s'est transformé en forces naturelles. Mais l'âme a puisé dans ces forces du corps, et ce qu'elle y a pris, elle l'emporte avec elle au delà de la mort. Le m o i et le corps astral, qui se retirent, emportent dans le monde spirituel tout ce que l'âme avait capté, pendant la vie terrestre, de haine et de froid moral emprunté au domaine corporel. Comme je le disais tout à l'heure, c'est après avoir franchi les portes de la mort qu'on découvre à quel point notre civilisation est entachée de haine et d'incompréhension, car l'homme moderne entre dans le monde spirituel tout chargé de ces impulsions.

Ces impulsions appartiennent au monde physique, et leur rôle normal était de constituer le corps physique et le corps éthérique, mais elles ont été détournées de leur but et l'homme les emporte dans le monde spirituel, sous une forme spiritualisée.

Il serait préjudiciable à l'homme désincarné de demeurer chargé de ces impulsions pendant le temps qui sépare la mort d'une nouvelle naissance. Son progrès en serait entravé, il trébucherait à chaque pas. Le monde spirituel, où il évolue dès lors, est à vrai dire tout sillonné de courants nuisibles à l'homme, et qui l'arrêteraient dans son développement, s'il les subissait tels qu'ils sont. D'où proviennent ces courants ?

Pour le comprendre, il suffit d'observer la vie des hommes actuels. Ils se coudoient avec indifférence, lorsque ce n'est pas avec hostilité. Chacun s'intéresse le moins possible aux caractères personnels de son voisin. Les hommes ne sont-ils pas, pour la plupart, faits de telle sorte que chacun croit avoir réalisé en lui ce qu'il estime être juste et bon ? Quand on voit son semblable différent de soi, on ne l'approche pas avec bienveillance, mais on décrète: " Cet homme devrait changer sa manière d'être! ", ce qui sous-entend : " Il devrait être comme moi! ". On n'en est pas toujours conscient, mais tel est le fond des rapports sociaux. Le désir de se comprendre est même absent des formes du langage. Les hommes crient bien fort que l'on devrait être comme ceci ou comme cela, en d'autres termes, chacun prône son propre exemple. Et dès qu'on rencontre une personnalité qui diffère profondément de soi, on la considère tout de suite comme un adversaire, comme un ennemi, un être antipathique. La compréhension, la chaleur morale, l'amour des hommes, voilà ce qui fait défaut. Et dans la mesure de cette lacune, l'homme emporte avec lui, au delà des portes de la mort, un fardeau moral de froid et de haine.

Or, le développement ultérieur de l'homme n'est pas seulement un but qui lui est propre; c'est le but que se propose toute l'harmonie universelle, toute la sagesse du Cosmos. L'homme rencontre dans l'au-delà les entités de la troisième Hiérarchie: Anges, Archanges et Archées. Ces entités, dès que les portes de la mort ont été franchies, se penchent, pleines de grâce, vers l'homme, et le déchargent du fardeau de froid qu'il apporte avec lui. Le clairvoyant perçoit de quelle manière ces trois Hiérarchies le délivrent de tout ce qui peut lui rester d'incompréhension humaine.

Quant à la haine, l'homme la conserve plus longtemps. Elle ne peut lui être enlevée que plus tard, lorsque se penchent vers lui, pleines de grâce, les entités de la seconde Hiérarchie: Esprits de la Forme, du Mouvement et de la Sagesse. Ces entités prennent sur elles tout ce que l'homme avait conservé de haine vis-à-vis de ses semblables.

Entre temps, l'homme est arrivé dans la région des Hiérarchies les plus élevées: Trônes, Chérubins, Séraphins. C'est ce qui est appelé dans les " Mystères " (voir : Quatre " Mystères " ou drames, par Rudolf Steiner) : " L'heure de minuit de l'existence spirituelle ". L'homme ne saurait traverser cette région des Séraphins, des Chérubins et des Trônes sans être intérieurement anéanti, sans être aussi radicalement supprimé que la flamme d'une bougie qu'on souffle... si les Hiérarchies précédentes ne l'avaient, par grâce, délivré de son fardeau de froid et de haine. Nous le voyons, l'homme ne peut se relier aux hautes impulsions spirituelles qui favorisent son progrès que lorsqu'il a chargé les Hiérarchies de tout ce qu'il avait entraîné avec lui de physique et d'éthérique.

Lorsqu'on a compris tout ceci, et lorsqu'on observe le froid spirituel qui règne dans les mondes d'en haut, on saisit aussi la parenté qui existe entre ce froid spirituel et le froid physique qui règne sur la terre. Le froid de la neige et de la glace n'est qu'un reflet physique de ces forces morales et spirituelles qui siègent dans les hauteurs. Et l'on peut comparer ce reflet à la réalité.

Tandis que l'homme est ainsi progressivement délivré de son fardeau de haine et d'incompréhension, sa forme se perd et se dissout peu à peu dans le monde spirituel.

Au regard de la clairvoyance imaginative, l'homme qui vient de franchir les portes de la mort conserve une forme assez analogue à celle qu'il avait revêtue sur la terre. L'apparence physique de l'homme terrestre est plus ou moins constituée de substances granuleuses, de particules, d'atomes. Mais la forme de cette apparence physique est spirituelle. Il faut le comprendre clairement: il est absurde de se représenter l'homme terrestre comme une forme physique, c'est une forme spirituelle. Le physique y est seulement introduit, à l'état de fines particules. La forme que remplissent ces particules physiques n'est qu'un " corps de forces ", qui tient ces atomes cohérents entre eux; sans le " corps de forces ", ils s'écrouleraient et ne formeraient plus qu'un tas de poussière. Qu'on retire à un individu sa " forme ", ~ussitôt le physique et l'éthérique lui-même s'effondrent en un simpIe tas de sable. S'ils s'agglomèrent et demeurent cohérents, s'ils se différencient, ce n'est pas grâce au monde physique, c'est grâce au monde spirituel. C'est donc un non-sens que de considérer l'homme comme un être physique.

Or, cette forme, l'homme la possède encore lorsqu'il vient de franchir les portes de la mort. Le voyant la contemple: elle étincelle, elle chatoie de mille couleurs brillantes. Puis, la forme de la tête disparaît la première, et ensuite toute la forme du corps s'évanouit. L'homme se métamorphose en une sorte d'image du Cosmos, pour la durée de son séjour dans la région des Séraphins, des Chérubins et des Trônes.

Aussi, lorsqu'on suit du regard spirituel le destin d'un homme dans le monde spirituel, on voit ses activités multiples qui se poursuivent, cependant que sa forme se perd peu à peu, du haut en bas, à commencer par la tête. A l'instant où la partie inférieure du corps achève de disparaître, on voit se former une configuration spirituelle d'une grande beauté, reflet de tout le Cosmos et, en même temps, préfiguration de la tête que portera l'homme lors de sa future incarnation. Les activités dans lesquelles il est impliqué, à cette époque de son existence spirituelle, ne dépendent pas seulement de la seconde et de la troisième Hiérarchies, mais aussi de la première.

Ce qui s'accomplit alors, c'est la chose la plus admirable qu'un esprit humain puisse jamais concevoir. Ce que l'homme a été, sur la terre, en tant que système d'échanges matériels, en tant qu'homme inférieur, devient le point de départ de la tête future.

Sur la terre, notre tête sert à penser, à nous représenter les choses. Elle est le support de nos pensées. Mais les pensées habitent aussi notre poitrine, notre organisme thoracique; et elles habitent aussi nos membres. A l'instant où nous cessons de penser seulement avec notre tête, où nous commençons à penser, par exemple, avec nos membres, à cet instant, la réalité du Karma se révèle à nos yeux. Si, dans l'existence ordinaire, nous ignorons tout de notre Karma, c'est parce que nous ne pensons qu'avec cet organe tellement superficiel : le cerveau. Dès que nous nous mettons à penser avec nos doigts ou avec nos orteils, (et l'on peut penser bien plus clairement avec ses doigts ou ses orteils, lorsqu'on y est entraîné, qu'avec les cellules nerveuses de la tête! ) - et dès que nous nous mettons à penser avec la région inférieure de l'organisme, qui, je l'ai dit, n'a pas été entièrement matérialisée, entièrement convertie en substance physique, - dès cet instant, nos pensées sont adéquates aux pensées du Karma. Lorsque notre main ne nous sert plus seulement à la préhension des objets, mais aussi à penser, nous devenons capables de comprendre et de suivre, à l'aide de la main, le sens intelligible de notre Karma. Et lorsque nous utilisons nos pieds non plus pour marcher, mais pour penser, le Karma nous apparaît sous un jour plus lumineux encore. Si l'homme, dans la vie terrestre, est si borné... (excusez ce mot, il ne m'en vient aucun autre à l'esprit), cela tient à ce qu'il limite sa pensée à la tête et l'y enferme. On peut penser avec son être tout entier. Et lorsque cette pensée totale est réalisée, l'organisme médian, la poitrine, devient le théâtre de toute une cosmologie, car ce qui s'y révèle, c'est la sagesse merveilleuse de l'univers. Quant à l'organisme inférieur, auquel se rattachent, comme on sait, les membres, il nous fournit la révélation du Karma.

Regardons ici-bas, un être humain qui marche: si notre sensibilité n'est pas trop obtuse, nous percevons la beauté, la grâce de sa marche, les caractères individuels de son pas. C'est déjà beaucoup. Et si nous laissons agir sur nous la vie de ses mains, si nous interprétons ses mains, nous découvrons que chaque mouvement de ses doigts est le témoignage le plus étonnant de sa réalité personnelle. En ces doigts qui remuent, qui saisissent les objets, en ces pieds qui marchent, on voit remuer, saisir, et marcher, tout l'homme moral, toute la destinée de l'être, tout ce qui réside en lui de spirituel. Ensuite, lorsque l'homme a franchi les portes de la mort, lorsque sa forme s'évanouit, comme je l'ai dit tout à l'heure, (ce qui s'évanouit en premier lieu, c'est ce qui rappelle l'apparence physique de l'homme), on voit apparaître clairement une configuration qui, tout en évoquant encore l'apparence physique disparue, exprime clairement l'être moral de l'homme.

Voilà ce que devient l'homme lorsqu'il est entré dans la région des Séraphins, des Chérubins, et des Trônes, et lorsqu'approche pour lui " l'heure de minuit de l'existence spirituelle ".

La forme humaine s'évanouit, ou plutôt il semble qu'elle s'évanouisse, qu'elle se dissolve. Mais l'essentiel n'est pas cette disparition. L'essentiel, c'est le travail qu'accomplissent à ce moment les hautes Hiérarchies spirituelles, de concert avec les hommes: avec ceux qui ont déjà volontairement élevé leur être, comme avec ceux qui restent captifs des nécessités du Karma, car les uns travaillent pour les autres, et les Hiérarchies reuvrent avec tous. De la forme passée de l'homme, elles construisent sa forme future, c'est-à-dire, ce qui, dans son incarnation suivante, sera le principe spirituel de son apparence physique.

Ce principe s'unit ensuite à l'embryon humain qui se forme sur le plan physique. Mais ce qui était, là-haut, dans le monde spirituel, la jambe et le pied de l'homme, se métamorphose et devient sa mâchoire. Ce qui était le bras et la jambe devient l'os malaire, l'homme tout entier se transpose dans le germe spirituel de la tête à venir. Cette métamorphose est bien la réalité la plus surprenante et la plus prodigieuse qui soit. D'abord apparaît une image du Cosmos tout entier, puis elle se différencie en image morale et spirituelle de l'être humain (mais après que cet être a été épuré, comme je l'ai dit), et enfin, de ce qui était, surgit ce qui sera. L'homme pérégrine alors de nouveau, mais en sens contraire, à travers le monde des Hiérarchies. Et, à ce germe de tête, les Hiérarchies adjoignent tout ce qui doit s'y ajouter pour constituer un homme complet: poitrine, membres, système d'échanges. De quelle manière se fait cette adjonction, et d'où l'impulsion première en est-elle venue ?

Les entités des six Hiérarchies inférieures se sont penchées pleines de grâce vers l'homme qui venait de franchir les portes de la mort. Elles l'ont déchargé de son fardeau moral. A présent qu'il va se réincarner, elles le lui rapportent; elles en forment le germe spirituel du système rythmique et du système des échanges. Ainsi, à ce stade, l'homme reçoit les constituants, les substances spirituelles qui serviront de base à son organisme physique. Sa forme spirituelle pénètre l'embryon, et y dépose ce qui va devenir des forces physiques et éthériques, c'est-à-dire, le reflet physico-éthérique de la haine et de l'incompréhension dont l'individu s'était chargé pendant son existence terrestre précédente. C'est de cela que sont spirituellement construits les membres.

Pour s'adapter à ces notions grandioses, il faut à vrai dire acquérir un mode de sensibilité tout à fait particulier, qui, dans le monde physique, ne serait pas à sa place. On arrive à suivre parfaitement cette descente du principe spirituel de l'être humain jusque dans la matière, et à supporter l'idée que le froid moral, à l'état de reflet, habite dans nos os, que la haine morale, à l'état de reflet, habite dans notre sang. On réapprend à considérer ces choses avec objectivité.

C'est alors qu'on conçoit réellement la profonde différence qui existe entre le monde intérieur de l'homme et la nature extérieure. Rappelez-vous ce que j'ai dit du règne végétal : on aperçoit dans les fleurs une image multipliée à l'infini de la conscience morale de l'homme. Ce qui existe là, au dehors, c'est le reflet de notre monde intérieur, de notre vie psychique. Les forces que nous trouvons en nous-mêmes, nous croyons tout d'abord qu'elles sont totalement étrangères à la nature. Les os ne peuvent être ce qu'ils sont que parce qu'ils ont pour ainsi dire reculé devant l'apport minéral de carbonate et de phosphate de calcium, qui leur était fourni, parce qu'ils ont haï ce minéral extérieur tel qu'il était, et parce qu'il sont devenus quelque chose de complètement différent: des os humains. formés de carbonate et de phosphate de calcium humanisés. Pour que la forme physique de l'homme se réalise, la haine et le froid sont indispensables.

Voyez-vous, les mots prennent ici un sens interne, dont il faut tenir compte. Il est bon que nos os soient durs, et cette dureté est le reflet physique des forces spirituelles du froid. Par contre, lorsque notre âme est endurcie, c'est une chose préjudiciable à la vie sociale. L'être physique de l'homme est régi par d'autres lois que son âme. C'est cela qui permet à l'homme d'être vraiment humain. Mais l'être physique de l'homme diffère également de la nature qui l'entoure et c'est pourquoi s'impose la métamorphose complète de tous les éléments qui y sont introduits.

Il était nécessaire que je donne ce complément, cet achèvement, aux considérations que j'avais exposées déjà dans mon cours : " Cosmologie, Cosmogonie, Religion ", traitant de l'union de l'homme avec les Hiérarchies supérieures. Avant de le faire, il me fallait indiquer tout ce qui précède. De même qu'on peut observer d'un regard spirituel la vie des êtres qui composent la nature terrestre : minéral, végétal, animal, - de même on peut s'élever à la perception du travail grandiose qu'accomplissent, à travers le temps, les Hiérarchies.

Il est alors possible de décrire l'existence de l'homme entre la mort et une nouvelle naissance, avec autant de sécurité qu'on raconte sa biographie terrestre. Et l'on est en droit d'espérer que la haine et l'incompréhension dont les hommes se rendent fautifs ici-bas seront ennoblies et lui serviront à engendrer dans le monde spirituel de nouvelles formes humaines.

Mais au cours de ces derniers siècles, il s'est produit un fait particulier. Toute cette haine, toute cette incompréhension n'ont pu être utilisées comme je viens de le dire. Il en est resté un résidu. Ce résidu spirituel s'est précipité sur la terre et l'a envahie. De telle sorte que l'atmosphère spirituelle de la terre, la lumière astrale qui environne notre globe, a été altérée par cette irruption de forces mauvaises, dues à la haine mutuelle et au mépris mutuel. Elles agissent sur les êtres humains, non pas sur les êtres individuels, mais sur les collectivités. Elles pénètrent la civilisation. Et elles y ont provoqué un mal redoutable. J'ai pu déclarer, à Vienne, au printemps de l'année 1914, que la civilisation actuelle était atteinte d'un sarcome, d'un cancer spirituel...

A cette date, nul n'y fit attention, mais par la suite, les hommes purent comprendre de quoi il s'agissait, et vérifier ce diagnostic. Nul ne s'attardait à des pensées sérieuses sur ce mal redoutable qui pénétrait toute la civilisation. Nul ne voyait qu'il se formait une tumeur, un abcès, qui allaient éclater. De nos jours, les substances spirituelles dont sont formées nos civilisations apparaissent comme des substances infectées, corrompues. Toutes ces impulsions de haine, de mépris et de froid, qui n'ont pas été normalement utilisées à la genèse humaine, ont envahi la vie sociale des peuples à la façon de parasites.

La civilisation moderne est complètement envahie par des parasites spirituels. Elle ressemble à un organisme infecté de bacilles. Les hommes ont accumulé une somme énorme de pensées, mais ces pensées restent en suspens, sans aucun lien organique avec leur tête. Cela se manifeste, dans la vie quotidienne, sous mille formes diverses. Voici, par exemple, un homme qui se met en devoir d'apprendre quelque chose, pour suivre l'usage, ou même, tout simplement, parce que la matière à apprendre existe et qu'il veut la posséder, - il apprend sans aucun enthousiasme, il s'assied devant ses livres et se force à apprendre, soit pour passer un examen, soit pour devenir un bon fonctionnaire. Il n'existe aucun lien organique entre cet homme et ce qu'il a décidé d'apprendre. Son étude ne répond pas à un désir de développement mental. Il fait penser à quelqu'un qui, sans être aucunement affamé, avalerait une somme inouïe d'aliments. Qu'arrive-t-il ? Ces aliments inutiles, ces notions apprises sans nécessité, ne s'assimilent pas et alourdissent l'organisme de leur dépôt. A la fin, cet état de choses favorise l'éclosion des parasites dont j'ai parlé.

Notre civilisation est bourrée de ces dépôts inutiles, qui en font une proie facile à tous les parasitismes spirituels. Au dessus du monde d'impulsions sincères et vivantes qui montent des âmes et des coeurs, il se forme toute une végétation, comparable à celle du gui sur les arbres. Pour celui qui possédait la voyance spirituelle, l'humanité apparaissait déjà atteinte, en 1914, d'un cancer, d'une tumeur, et totalement envahie par cette formation parasitaire, visible dans la lumière astrale.

Je vous ai exposé précédemment, du point de vue de la physiologie spirituelle, si l'on p.eut dire, l'apparition des parasites dans l'organisme humain, par l'effet d'impulsions provenant des Gnômes et des Ondines, et montant de bas en haut. Je vous ai exposé comment les Sylphes et les Esprits du Feu font descendre de haut en bas le principe vénéneux dans les plantes. Ainsi, dans notre civilisation, marquée au sceau du parasitisme, la vérité spirituelle se déversant de haut en bas, quoiqu'elle ne soit pas elle-même un poison, se transforme en poison dans l'homme; il la repousse alors avec frayeur et découvre mille raisons pour ne pas l'accepter. J'ai parlé de cela dans le " Goetheanum ". Les deux phénomènes se répondent : en bas, une civilisation envahie de divers parasitismes, parce qu'elle 'ne répond pas aux nécessités spirituelles, - en haut, une descente de spiritualité qui se transforme en toxique dès qu'elle pénètre dans les hommes. Ce sont là les caractères les plus symptomatiques de la double maladie dont souffre notre époque.

Dès qu'on a compris cet état de choses, une nouvelle pédagogie s'impose comme étant le seul moyen de salut. De même qu'une thérapeutique rationnelle est dictée par un bon diagnostic, de même la guérison de notre civilisation dépend de la connaissance réelle du mal qui l'a frappée.

Il est tout à fait évident que l'humanité a besoin d'une civilisation plus conforme à son tempérament et à ses sentiments, et qui en jaillisse directement. Un enfant qui va s'asseoir, de nos jours, sur les bancs de l'école, apporte avec lui un manuel de lecture: ces formes de lettres, qu'il va lui falloir apprendre, cet abécédaire, n'a rien de commun avec son coeur d'enfant, son tempérament d'enfant. Il n'existe aucune relation entre lui et ces signes abstraits, fruits d'une civilisation déjà très avancée. Tandis qu'il se débat avec l'abécédaire, un germe de parasitisme s'établit dans son cerveau et dans son coeur.

Il en est ainsi de toute notre culture. Des parasites font sans cesse irruption dans l'individu. Aussi, lorsque l'enfant entre à l'école, devrait-on s'ingénier à faire jaillir le travail pédagogique de son tempérament même, et à le rendre actif, vivant. Il faut laisser l'enfant, par exemple, jouer librement avec les couleurs. Par ces couleurs issues de ses joies, de ses déceptions ou d'autres sentiments, il s'exprime lui-même sur la page blanche. Douleur... joie... son tempérament se déploie alors avec candeur et naturel, selon le fond même de l'être qu'il porte en lui. Aucun parasitisme ne peut en découler. Ce qui en découlera sera aussi naturel que la croissance elle-même. Tandis qu'en enseignant tout de suite aux enfants à lire les lettres, fruits d'une civilisation avancée et déjà très abstraite, on les intoxique. Quant l'Art de l'éducation éveille l'élément vivant qui est au coeur de l'être humain, il lui apporte un aliment de spiritualité qui ne peut nullement l'empoisonner. Le mal dont souffre la civilisation, vous le voyez, c'est un cancer! Et le remède, c'est la pédagogie de l'Ecole Waldorf ! Cette pédagogie est un cas particulier de ce que j'ai dit il y a quelques jours: l'être humain se développe à travers trois stades: la nutrition, la guérison, et le développement spirituel. Il faut considérer la pédagogie comme une médecine transposée dans le domaine spirituel. La thérapeutique qui peut être appliquée à la civilisation toute entière et qui peut la guérir, c'est la pédagogie de l'Ecole Waldorf (Pédagogie appliquée dans les Ecoles qui portent aujourd'hui le nom même du fondateur : Ecoles Rudolf Steiner .).

Quels sentiments n'éprouve-t-on pas lorsque, non satisfait de comprendre et d'observer le cancer dont souffre la civilisation, on tente d'y remédier activement par des essais tels que l'Ecole Waldorf ! Malheureusement, sous l'influence des événements d'ordre général qu'a engendrés le cancer européen, l'oeuvre entreprise est menacée, vous le pressentez; peut-être sel~-t-il totalement impossible de la poursuivre.

N'écartons pas systématiquement de notre esprit de telles pensées. Qu'elles deviennent en nous des impulsions, et qu'elles nous incitent à collaborer de toutes nos forces, partout où nous nous trouvons, à la guérison de notre humanité !

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Première éditon : 22.12.2003

Dernière révision :

                                 

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